"Chérie, j'ai rétréci l'armée" !
Le quart nord-est de la France accueille 50 % de l'Armée de terre française. Avec l'annonce de suppression de 6 037 postes en 2008 au sein de la Défense, la Lorraine est aux avant-postes de cette compression d'effectifs. Quel en sera l'impact pour notre région ? L'Europe viendra-t-elle à notre rescousse ? Éléments de réponse :
Pour l'armée française, nous sommes passé de "la logique de guerre" à "la logique du guère" ! Voilà, de façon caricaturale, ce qu'il est en train de se dessiner à ce jour. Déjà, le 30 juin dernier, Hervé Morin, le ministre de la défense, précisait dans une interview <<qu'il va falloir établir des priorités>>. Il annonçait aussi vouloir faire un état des lieux. Ceci au grand dam de Madame Alliot-Marie qui prenait la chose comme une attaque politique vis-à-vis d'elle-même… ce en quoi il est possible qu'elle ait raison. Quoi qu'il en soit, cet état des lieux doit permettre l'élaboration d'un "Livre Blanc" lui-même socle de la prochaine loi de programmation militaire. Ce Livre Blanc traité de façon interministériel avec l'audition de personnalités civiles sortira au cours du premier trimestre 2008. Il est aujourd'hui prévu de maintenir l'effort financier de la France à 2 % mais il est demandé, en contrepartie, de rationaliser et mieux utiliser la ressource.
Période glose-combat
Comme on le sait, la Lorraine est historiquement attachée à tous les militaires qui y résident. En effet ces personnels font vivre la collectivité et possèdent ici, avec leurs familles, un poids économique certain. Le Conseil économique et social de Lorraine mène d'ailleurs de nombreuses études sur l'interpénétration de la sphère militaire avec la vie économique régionale. La Lorraine se sent donc en première ligne puisque ces suppressions de poste de militaires vont bien sûr la concerner pour partie. Mais qu'elle sera, justement, cette partie ? Pour l'instant, l'institution militaire régionale est dans l'expectative et différents scenarii sont possible. Il peut s'agir, dans un premier temps de la suppression brutale d'unités. Ainsi, par exemple, le régiment de Génie de Metz pourrait s'intégrer à celui d'Altkirch en Alsace… ou inversement. Et là commence déjà la discussion politique et stratégique ou élus de tous poils et techniciens vont s'affronter dans et sur des logiques différentes. Il n'est pas à douter qu'alors, nous n'assistions ici et là à de belles passes verbales de ce que certains osent déjà appeler : la période "glose-combat".
Suite de la professionnalisation
Autre possibilité : la gestion dite "indolore" de cet amaigrissement. Pour cela, on ne remplace pas et l'on ne recrute plus jusqu'à l'obtention du quota de réduction désiré. Troisième hypothèse (qui est déjà une réalité avec la loi organique portant sur les lois de finances), on donne aux responsables militaires une masse salariale globale avec laquelle ils devront, au cas par cas, assurer leur mission. Et l'on pourrait voir alors des disparités salariales selon les missions et les affectations. Par exemple, avec la même masse salariale, le commandement pourrait préférer payer 15 fois plus ses militaires, mais aurait donc 15 fois moins de militaires à sa disposition. Comme on peut déjà le présupposer, avec cette démarche, le futur ne s'orientera pas vers une augmentation massive des salaires dans l'ensemble de la hiérarchie miltaire. Autre possibilité encore, avoir une politique miteuse ! C'est-à-dire faire des trous (comme les mites), dans les régiments. Ou encore un panachage de tout cela. Bref, aujourd'hui, les militaires stationnant en lorraine se demandent à quelle sauce ils vont être mangés. Ce qu'ils savent déjà c'est que l'effort se portera prioritairement sur le soutien, l'administratif, les ressources humaines et la communication. Ils savent aussi qu'il va falloir réutiliser le budget différemment. L'État ne s'engageant plus sur le long terme. Et c'est ici une révolution nouvelle pour cette administration qui vient, en silence, de faire sa mue passant d'une armée de conscrits en une armée professionnalisée. D'aucuns au sein de cette armée nouvelle ajoutent : <<On est ici dans la suite logique de la professionnalisation. Il ne fallait pas penser que notre mutation était terminée. La révolution culturelle de 96 (date de la professionnalisation) est encore en marche dans le silence et le surengagement>>.
Dès lors, la question posée demain aux chefs d'unités sera : comment réduire les effectifs sans se priver de la capacité opérationnelle du corps dont ils sont responsables ? Cela va ici obliger l'institution militaire à s'interroger sur ses propres structures de commandement. Verra-t-on la suppression des régiments ? La simplification et/ou la suppression de certains matériels ? Fera-t-on appel à du matériel venant d'autres forces armées européennes ? Ce qui est sûr, c'est que l'armée de demain sera différente de l'armée d'aujourd'hui… et plus encore de celle que les grands responsables politiques et militaires ont connue à leur époque. Fin septembre 2007, les premiers résultats des analyses prospectives devraient apparaître dans différents rapports internes aux armées.
Oui mais…
Ajoutons à cela que l'emprise foncière de l'armée de terre dans le quart nord-est est très importante. Dans ce cas précis, la vente au public de terrains et sites militaires pourrait jouer, dans un premier temps, le rôle de soupape dans notre région. Comme on le voit, le monde militaire va voir fondre sur lui une série de remises en causes tant financières que doctrinales. Sans vouloir jouer les Cassandre, il est certain que le "fait" européen va prendre une dimension encore aujourd'hui inconnu mais à coup sûr de plus en plus important. La politique militaire chiraquienne était-elle trop ambitieuse ? Ce qui est évident, c'est que les nombreuses promesses du précédent programme ne pourront être tenues par l'actuel gouvernement. Selon Hervé Morin, il faudrait aujourd'hui augmenter de 42 % les crédits d'équipement pour financer les programmes engagés. Ces derniers mois, et malgré la stratégie de lobbying des militaires, le chiffre de 30 000 suppressions de postes sur 437 000 d'ici la fin de la prochaine loi de programmationétait donné par le journal Le Monde.
Il est bien certain que cette compression de personnels s'accompagnera, de facto, d'économies dans le
domaine du matériel. Hors, celui-ci, malgré l'ingéniosité des militaires et le système de "cannibalisme" d'un matériel sur l'autre, est à bout de souffle et ne pourra longtemps faire illusion dans le domaine stratégique de notre capacité de projection. Comme le rappelait un militaire ici interrogé : <<En tant que militaire, nous ne pouvons dire "non" à un ordre donné par le gouvernement, mais nous pouvons dire "oui mais…>>. Rappelons pour mémoire que l'engagement extérieur des personnels militaires en OPEX (opérations extérieures) a aujourd'hui pratiquement atteint le maximum des capacités humaines et matérielles de la France. Rappelons aussi que les OPEX sont la traduction militaire des options de la politique extérieure de la France et que sans capacité forte de projection il n'y a plus de "voix de la France" sur la scène internationale.
Et l'Europe ?
Vient aujourd'hui s'ajouter à cela le fait que la classe des officiers, qui forment le cadre de cette administration stratégique, se sent aujourd'hui fragilisée. De fait, l'Armée de terre à aujourd'hui plus besoin de soldats du rang que d'officiers. Il est presque sûr qu'à masse salariale constante, c'est bien la base qui profitera de cette compression plutôt que l'encadrement. Se joue donc ici un enjeu doctrinal fondamental : à quoi cette armée doit servir et quelles seront les conséquences de ces mutations ?
Les grandes crises ont ceci de rare qu'elles engendrent des commencements. Ainsi, l'on commence à se poser la question de savoir pourquoi entretenir trois armées (terre, air, mer) et non pas une seule, polymorphe, modulable pouvant répondre à la politique extérieure de la France dans un format et avec des besoins administratifs réduits. Cela est d'autant plus vrai qu'aujourd'hui l'armée ne défend plus le territoire national (considéré comme sûr puisque nous sommes entourés d'amis et d'alliés), mais qu'elle projette plutôt sur des terrains étrangers une vision et une conception politique en accord avec notre mode de vie et la représentation que nous avons de notre société.
C'est quand qu'on va où ?
Demain, donc, la nécessité de coordonner les compétences européennes pour projeter notre vision du monde sur le monde sera obligatoire. Reste à cela que la chose ne s'annonce pas simple. Aujourd'hui, c'est vrai, la France joue le rôle de fer de lance dans le complexe dossier de la "défense européenne". En toute logique, il est toutefois ici important de rappeler que pour avoir une défense européenne pertinente il est nécessaire de l'accompagner d'une politique extérieure commune.
Et c'est aujourd'hui loin d'être le cas. La France est aujourd'hui dans un paradoxe qui veut qu'elle multiplie les opérations extérieures (souvent sous l'égide de d'institutions internationales : ONU, OTAN…), mais que dans le même temps, au plan institutionnel, elle ne puisse s'appuyer sur une synergie européenne qui marque largement le pas. Pour tous ceux qui s'enchantent de l'élargissement des frontières européennes, il est à rappeler tout de même que pour toute avancée sur la "défense européenne", il faut un consensus à 27 ! Dès lors, même si Monsieur Sarkozy, qui héritera de la tête de l'Union au second semestre 2008, veut que "la France soit à l'avant-garde des pays désirant aller plus loin" (sic), il devra composer avec cette force d'inertie inhérente. Pour conclure et comprendre l'actuel état d'esprit des militaires lorrains il n'est qu'à se référer à une locution bien connue des marins : "Mieux vaut savoir où l'on est sans savoir où l'on va que de savoir où l'on va sans savoir où l'on est". Eh bien pour les militaires, c'est exactement le contraire.