Menace de "guère"

Publié le par JPC

Depuis le mois de février dernier où des fuites (peut-être orchestrées ?) annonçaient des suppressions d'une trentaine de régiments pour la plupart situés dans le quart nord-est de la France dans le cadre de la restructuration des armées, le monde économique et politique régional s'agite et la population lorraine s'alarme.

Notre région est passée en 60 ans de la logique de guerre aux menaces de guère dans le domaine militaire. Il y eut d'abord la fermeture des mines. Il y eut la crise industrielle. Il y eut la crise dans le textile. Il y a les délocalisations. Comme si le sort ne s'acharnait pas assez sur cette Lorraine, voilà que la réorganisation des Armées et plus particulièrement celle de l'armée de terre va toucher de plein fouet cette région trois fois frontalière. Une trentaine de garnisons vont être fermées d’ici à 2012 et plus d’une dizaine de régiments dissous. En Lorraine, sont menacés : le 8e RA (régiment d'artillerie) de Commercy, le 53e RT (régiments de transmissions) et l'EM (Brigade de transmissions et d'appui au commandement) de Lunéville, le 13e RDP (régiment de dragons parachutistes) de Dieuze ainsi que le 57e RA (régiment d'artillerie) de Bitche. Metz, la capitale lorraine, perdra quant à elle le 1er Régiment médical.

 

La base aérienne de Frescaty va perdre ses Transalls "Gabriel" chargés du renseignement et deviendra une base "état-major"… puisqu'il est moins cher de loger des officiers supérieurs à Metz plutôt qu'à Paris. Cela fait des semaines ou des mois que chaque élu monte d'ailleurs à Paris pour faire entendre sa voix. Chacun essayant d’arracher une décision favorable. Plus de soixante articles parus dans la presse, des manifestations d'élus barrés de tricolores, une population civile inquiète à Metz, Dieuze, Bitche, Frescaty, Lunéville… après des hoquets et l'implosion de la sidérurgie, cette nouvelle saignée dans les forces vives du territoire terrorise. <<Il serait trop long de rappeler ici et de démontrer l’écart entre les paroles et la réalité sur l’état de l’outil militaire de la France et les situations que l’on fait subir aux hommes et aux femmes appelés à risquer leur vie. La Région Lorraine n’a pas à supporter, en plus des décisions de fermetures industrielles, la disparition d’une partie de ses régiments>>, tempête le président de Région J-P Masseret.

Des questions dérangeantes

Dans le même temps, chacun s'accorde sur une réforme, à l'évidence, nécessaire. Adaptation des forces aux nouvelles menaces, mutualisation des moyens et des achats etc au sein de BDMM (bases de défense et de mutualisation des moyens). Tout cela semble au premier abord empreint de bon sens. L'immobilisme n'est, bien sûr, pas une option viable, pourtant, les socioprofessionnels du Conseil économique et social de Lorraine (CES) s'interrogent sur certains points qui eux aussi relèvent du bon sens tout autant que de l'aménagement du territoire. Ainsi, pourquoi ne pas appliquer les réformes de façon uniforme sur l'ensemble du territoire ? Autre question, pourquoi ne pas établir un bilan véritablement exhaustif qui prendrait en compte les gains, bien sûr, mais aussi les coûts réels de la réforme dans le domaine social, foncier, de la fragilisation d'un territoire déjà défoncé par les chaos de l'industrie lourde, des compensation financières par un État structurellement impécunieux de façon chronique etc… ?

 La mutualisation des moyens est certes une réponse crédible. La réduction des formats d’unités opérationnelles l’est peut-être moins. Ce n’est pas en miniaturisant nos forces qu’elles seront plus adaptées aux menaces de demain. Les conflits en cours, dans lesquels nous sommes engagés, demandent de considérables moyens, en hommes surtout. Preuve en est de l’engagement de nos forces en Afghanistan.

 Pour donner la dimension des choses, le Conseil économique et social note que, par exemple, un seul régiment renvoie à 1 000 personnes employées, environ 2 500 à 2 800 personnes concernées familles comprises et 30 millions d'euro injectés dans l'économie locale. En Lorraine, les effectifs militaires y sont de l'ordre de 24 500 personnes et l'armée de terre à elle seule y représente 5 états-majors et 17 régiments, soit 18 968 personnels dont un peu plus de 3 000 civils. L'impact économique rapporté au produit intérieur brut de la région Lorraine est (pour mille) de 6,87 positionnant la Lorraine à la seconde place nationale. Donc l'impact est chez nous plus fort qu'ailleurs.

 Ne claquez pas des talons !

Enfin, que devient dans tout cela le fameux "lien État-Nation" dont on nous rebattait les oreilles au moment de la professionnalisation des armées ? Ce dernier questionnement devient d'ailleurs un vrai problème pour l'armée de façon générale. En Lorraine, on parle de 4 à 5 000 personnes concernées. Et puis, du côté des militaires, les choses ne sont pas roses non plus. La grogne s'installe. L'hebdomadaire Le Point notait que le moral des troupes était de 5,2 sur une échelle de 1 à 10. La baisse est significative, et souligne un ensemble de déceptions et d'attentes qui doivent être prises en compte. Le chef d'état-major de l'armée de terre, le général Bruno Cuche est même obligé d'avouer : <<Je sais que la période qui s'annonce est source d'inquiétudes fortes qui devront être levées le plus tôt possible par une communication officielle accessible à tous>>. Les raison de ce moral dans les talons : les salaires, le manque de prise en considération des cadres et surtout une visions globalement pessimistes des mutations qui s'annoncent.

 Roger Cayzelle et Philippe Buron-Pilâtre du CES de compléter : <<La Lorraine a une démographie en baisse et végète dans une situation économique stagnante. L'armée a aussi une vocation à l'aménagement du territoire. Les élus lorrains sont partis en ordre dispersé pour défendre la Lorraine alors que nous aurions pu aller là ensemble de façon coordonnée ; le consensus est ici général. Depuis 2000, c'est le troisième plan de réduction que nous prenons en pleine face. Le CES pense que rien n'est joué et que tout n'a pas été pris en compte… en Lorraine, un militaire sort de la caserne en uniforme alors qu'ailleurs il sort en civil… Paris ne connaît et ne reconnaît par la Lorraine… Dans le cadre de la projection des forces, quelle est la différence entre une projection à partir de la Lorraine ou à partir de Marseille ? De plus l'armée à beaucoup investit en lorraine et les Lorrains sont très nombreux au sein des trois armes>>.

 Jean-Pierre COUR

 

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