Une gare indécente

Publié le par JPC

Contre vents et marées, le Conseil économique, social et environnemental de Lorraine (CESL) ne veut pas lâcher son idée fixe : construire la très meurthe-et-mosellane, la très suspendue, la très superfétatoire et la très chère gare TGV de Vandières. Le monde change et s'enfonce dans la crise… le CESL n'en n'a cure. Son idée fixe est de construire une jolie gare, imitée en cela par la Région Lorraine qui trouve là l'expression concrète de son pouvoir sur les choses.

 

future-gare-de-Vandieres-DR.jpgLa gare sur pilotis de Vandières est hors-sol… Le CESL le devient lui aussi ! Pourtant les choses avaient bien commencé dans cette assemblée plénière de rentrée avec le discours mesuré et pour une fois optimiste de Roger Cayzelle, président du CESL, extraits : <<La Lorraine est en mouvement… Elle assure sa diversification industrielle dans de nouveaux secteurs… L'université de Lorraine se construit… Les villes se mettent en réseaux… Le paysage lorrain se redessine… Le comportement de nos concitoyens a changé… La construction métropolitaine doit s'arrimer aux territoires… Nous entrons dans une nouvelle culture du déplacement…>>. Jusque là, tout allait donc bien. Mais juste après cette belle profession de foi animée par cette délicieuse "utopie mobilisatrice" qui est l'apanage de ce cénacle velléitaire, les choses se mettent à déraper avec l'arrivée de Patrice Sanglier, le chantre carillonnant d'une gare TGV supplémentaire à Vandières (54). Ce dernier veut à tout prix (c'est le cas de le dire) et pour des raisons qui demeurent tout de même assez obscure, que l'on construise, à quelques kilomètres de l'actuelle gare mosellane de Cheminot qui fonctionne déjà très bien et au contentement de tous, la très coûteuse gare sur pilotis de Vandières.

C'est cher, mais on y viendra !
Pour cela, et sans doute pour mobiliser lui aussi les troupes des trois collèges (patronat, syndicat, monde associatif) des socioprofessionnels, Patrick Abate, vice président du Conseil régional de Lorraine en charge des transports, était venu, lui aussi, en tribune, montrer l'unité de détermination entre Conseil régional et CESL sur cette nouvelle gare. Appuyé par un argumentaire sur écran géant, Patrice Sanglier évoquait la nécessité de construire cette gare pharaonique. Il expliquait que cet outil allait faire vivre "l'espace central" (serpent de mer lorrain inventé dans les années 1970 et occupant l'espace entre Nancy et Metz et allant de Madine à l'aéroport régional, ndlr). Pourtant, il est à noter que personne ne lui a fait remarquer que l'actuelle gare mosellane de Louvigny se trouve, elle aussi, dans cet espace. Patrice Sanglier ajoutait, sûr de lui : <<Oui c'est cher, mais on y viendra !>>. Il assurait par ailleurs que cela allait "améliorer l'image de la Lorraine par un beau défi architectural montrant que la Lorraine a de l'ambition" (sic). Bref, cette gare de Vandières devient aujourd'hui la rencontre providentielle de technocrates en mal de reconnaissance, d'ingénieurs en mal de béton et d'hommes politiques en mal de postérité… Chacun combattant, bien sûr, pour ce qui lui manque le plus… Et tout cela, comme de juste, avec les deniers publics.

Un plaidoyer qui noircit
Pour autant, l'argumentaire de Patrice Sanglier se combattait lui-même puisqu'il était obligé de convenir dans son arrangue que : <<oui, ceux qui viennent en voiture auront une perte de temps, s'ils viennent de Metz ou de Nancy, de plus d'un quart d'heure en venant par l'A31. S'ajoute à cela qu'il faudra traverser la ville de Vandières à 50 km/h et que l'accessibilité est moins aisée qu'à Louvigny... Certes des questions restent posées sur le coût des infrastructures qui entourent cette gare, sur les dessertes de la Lorraine par le TGV, sur les temps de trajet et sur les conditions d'accès et la réutilisation de l'actuelle gare de Louvigny>>. En écoutant ce plaidoyer, on se disait qu'il n'y avait plus, ici, besoin de procureur et de réquisitoire pour condamner cette cause farfelue. Pour donner une idée des arguments de poids avancés, quand un représentant de l'assemblée l'interrogeait sur la réutilisation de la gare de Louvigny il répondait : <<On n'a qu'à construire des maisons dessus !>>. Mais qui ? insistait-on dans la salle, <<Sais pas !>> concluait-il sèchement. Et pour marquer le pouvoir que lui autorisait la tutelle de la Région lorraine, il ajoutait, menaçant : <<On a la maîtrise des TER… Nous pouvons faire pression…>>. D'ailleurs les menaces de la Région vis-à-vis de la gare mosellane de Cheminot sont déjà effectives puisque cette dernière ne paye plus les navettes venant de Metz vers la gare de Cheminot. <<Nous transportons les voyageurs vers l’aéroport et au retour vers Nancy et Metz. Parce que nous sommes gentils, nous faisons une halte à Louvigny>>, explique pour sa part Jean-Pierre Masseret, le président de Région dans la presse. Il poursuit : <<C’est à la SNCF de prendre cela en charge. C’est ici la preuve que Louvigny est une gare intérimaire>>.

On peut en faire des choses avec plus de deux cents millions…!
A juste titre, Philippe Guillaume (président CCI Moselle), remarquait pertinemment : <<On est en 2011 et plus en 2000 (date de l'engagement de la Région dans ce dossier, ndlr). La crise mondiale est passée par là. Le contexte économique a changé. Il n'y a plus d'argent. Pourquoi s'obstiner contre vents et marées à imposer aux Lorrains cette mobilisation des deniers publics alors qu'il y a bien d'autres besoins aujourd'hui. Que diront les Français et les Lorrains lorsqu'ils sauront que l'on n'a même pas pensé à une réutilisation concrète de Louvigny. Le fret rapide ? Il n'existe pas ! Les Lorrains ont d'autres préoccupations et d'autres priorités que de construire cette gare à cent millions d'euros auxquels il faut ajouter les aménagements routiers qui vont plus que doubler la facture>>. Philippe Guillaume s'appuyait en cela par une enquête d'opinion lancée au mois de juillet dernier par la CCI de la Moselle qui montrait que 63 % des Lorrains sont opposés à ce projet et que 81 % de ces derniers pensent que "La Lorraine a besoin de vrais projets créateurs d'emplois et de richesses" et qu'ils sont 96 % à demander "Que soit privilégié les projets permettant de créer des emplois pérennes". A tout cela qui s'impose de lui-même grâce au bon sens commun, Patrick Abate répondait cyniquement en évacuant les problématiques d'un revers méprisant de la main : <<On gaspille du temps. De toute façon on a donné notre parole. Pour moi, le vrai sondage, c'est le vote des Lorrains qui ont élu les socialistes à la Région. Cette gare nous donnera confiance en nous-mêmes>>. Circuler, il n'y a rien à voir, on pense pour vous ! Traduction : on est au pouvoir, donc on a raison. CQFD.

L'argent public c'est d'abord de l'argent pour tous
Et puis c'est un peu fort ce mépris de la réalité. Ce n'est plus de saison. La majorité des Lorrains ignorent où se trouve Vandières (57 %) et cela même par les utilisateurs réguliers du TGV (39 %). Plus de deux cents millions (prix de la gare + les infrastructures) c'est pratiquement la moitié du budget de la solidarité du Conseil général de la Moselle ; c'est quatre fois le budget nécessaire pour les personnes handicapées en Moselle, là où pas moins de 18 747 personnes se sont rendues dans un point d'accueil pour obtenir une aide dans l'urgence. Deux cents millions c'est plus de 8 000 lits pour les personnes âgées. Deux cents millions c'est 147 000 salaires au Smic. Deux cents millions, c'est 6 700 personnes qui pourraient accéder au microcrédit à hauteur 3 000 euros. Deux millions d'euros c'est 33 fois le budget annuel du Fonds de solidarité pour le logement en Moselle ou plus prosaïquement, plus de 21 000 Smart. Deux millions d'euros c'est 31 fois le budget du Département de la Moselle pour le sport (sports populaires + haut niveau). Bref, c'est trop. Trop injuste, trop démesuré, trop politique, trop loin de la quotidienneté des Lorrains. Cet argent pourrait servir à ces maisons d'accueil pour l'enfance maltraitée ; pour répondre aux longues listes d'attente que les personnes âgées dépendantes et leur famille déposent dans les maisons de retraite… Ca pourrait tout simplement aider les plus humbles à vivre un peu plus décemment. C'est cela… face à cette gabegie des deniers publics, il faudrait un peu plus de décence. C'est cette indécence de l'emploi de l'argent public qui rend cette gare insupportable.

Jean-Pierre COUR

 

 

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