Reconquista à Woippy ?
Dans la nuit du 19 au 20, trois jeunes sur un scooter sont poursuivis par des policiers à Woippy. Un accident survient et des émeutes se déclarent. Comment analyser ce phénomène récurrent ? Nous avons interrogé pour cela Mohamed Boubeker, sociologue.
A Woippy, à 1h 30 du matin, trois jeunes âgés d'une vingtaine d'années roulaient sans casque et à vitesse excessive tout feux éteints sur un deux-roues volé et, poursuivis par la police municipale. Après avoir zigzagués, ils sont tombés seuls (sans collision avec la police) en se fracassant contre un poteau électrique. Cet accident a fait un mort immédiat et les deux autres passagers sont en état de "mort clinique". La police n'est pas en cause et ne les a pas percutés. Comme d'habitude, et dans un scénario bien réglé, on voit : la mise en cause des policiers, une marche silencieuse et enfin une nuit d'émeute faisant suite à ce drame. Comment comprendre cette violence récurrente issue des quartiers défavorisés où se trouvent de nombreux jeunes d'origine immigrée ?
Sociologie de crise
Mohamed Boubeker, sociologue à la faculté de Metz tente de nous expliquer les rouages de ce phénomène. Il s'occupe de sociologie urbaine, de sociologie des migrations et des interventions sociales. Ancien journaliste à Libération et chez nos confrères de France 3, il nous précise en premier : <<J'ai beaucoup travaillé sur ce que l'on appelle depuis le début des années 80 "le malaise des banlieues" et la chose a commencé en région lyonnaises avec les émeutes de Vénissieux et des Minguettes où apparaissent déjà, dans la même typologie, ce face à face entre la police et les jeunes. Ce phénomène réapparaît sous la même forme en 1990 à Vaux en Velin où, même cause créant les mêmes effets, on voit à cet époque un jeune qui roulait en scooter qui se tue poursuivit par la police>>.
jpc : Les choses réapparaissent donc ici sous la même forme. Mais depuis ces phénomènes ont tout de même été analysés et des actions menées… et pourtant on a le sentiment que rien ne change. On a loupé une marche quelque part ?
A.B : On a loupé une marche au sens propre et au sens figuré ! Je vous rappelle que cette première explosion des banlieues avait abouti à une grande marche de l'égalité qui avait eu lieu qui avait rassemblée cent mille personnes aux Minguettes contre l'inégalité et qui avait reçu à l'époque un accueil très favorable de la part de la gauche de François Mitterrand. On commence là à parler des "Beurs" et où la France découvre sa composante multiculturelle et où elle découvre cette jeunesse des banlieues. Et se met alors en place un grand programme que l'on appellera plus tard "la politique de la ville" qui était sensée régler les problèmes dans ces quartiers où l'on a concentré tous les problèmes urbains, sociaux et d'exclusion que rencontre la société française.
jpc : Les manifestations de Woippy ont encore tout, ou plus rien à voir avec cette marche ?
A.B : Tout à voir avec cela. Et il y a toujours eu la violence avant l'expression militante. Et les seuls représentant de l'État qui restent aujourd'hui dans ces quartiers, ce sont les policiers. Et la mort d'un jeune fait que la population de quartier dit à un moment : ça suffit ! Et ce n'est pas seulement la mort de ce jeune qui génère cela mais une situation sociale générale. C'est une façon de dire que ce qu'ils vivent est insupportable et si en plus on les tuent… c'est trop. Ce qui est paradoxale, c'est que dans ces quartiers où tout est en délitement, il existe, visiblement une communauté ; une communauté de la misère. Une sorte de solidarité qui ne se manifeste pas positivement mais qui arrive à s'afficher dans les situations extrêmes. Ces gens vivent profondément le sentiment d'être l'objet d'un mépris social. Après la marche silencieuse, comme dans un rituel bien réglé, vient la violence. On est ici dans le rituel social de dignité mais aussi de violence. Aux Minguettes, on a vu la naissance de militants grâce à ces phénomènes. Ici, à Woippy, ce n'est bien sûr pas encore le cas, on reste encore dans la violence. Peut-être plus tard… Des associations naissent sur ces évènements qui arrivent à "concientiser" ces quartiers et aboutir à une reconquête civique. C'est quelque chose de fondamental. Dans l'exclusion, il faut des évènements extrêmes pour reconstruire quelque chose. On ne peut pas changer ces quartiers sans prendre en compte la façon dont vivent les gens qui y habitent. Autre question de fond, c'est la présence de la police dans ces quartiers. Il y a un problème sur les missions de la police dans ces quartiers. On a mis en place, à une époque, ce que l'on a appelé la police de proximité en insistant sur sa mission de prévention et pas seulement de répression. En tant que sociologue, je suis intervenu de multiples fois dans des stages de formation de la police pour les sensibiliser aux modes d'intervention dans ces quartiers. On n'intervient pas dans ces quartiers comme on intervient ailleurs. Aujourd'hui, on dit, au sommet de l'État que la police n'est pas là pour jouer au football avec les jeunes ! La question fondamentale est donc : la formation de la police et surtout lorsqu'il s'agit de policiers municipaux. Le métier de policier est très difficile. Alors, trois jeunes sur un scooter sans casque, il faut intervenir, mais est-ce qu'il faut poursuivre ? Alors quel type d'intervention faut-il faire ? Il existe des caméras de surveillance etc… Il faut réfléchir à nouveau sur les types d'intervention. A l'époque, une réflexion avait été menée, mais qu'en est-il aujourd'hui ? On ne sait pas. Ce sont des chantiers qui ont été ouverts puis refermés puisque l'on a alors pensé que seule la répression suffisait. On sait qu'avec la répression seule on n'y arrivera jamais et l'on verra violences sur violences !
La faute aux médias ?
jpc : Est-ce la faute des médias qui permettent la reproduction de ces actes en donnant de la visibilité à ces actions et permettant ainsi l'aspect reproductible de ces phénomènes ?
A.B : Accuser les médias dans ces phénomènes, c'est confondre la fièvre et le thermomètre ! Je suis complètement contre cette accusation même si beaucoup de médias ont véhiculé des stéréotypes sur ces phénomènes et sur ces quartiers. Ce n'est pas aux médias de régler ces questions ; ce sont aux politiques de les traiter. Je dirais même que c'est grâce aux médias que l'on a mis les projecteurs sur ces quartiers pour montrer qu'il y a là des questions à régler. Si les médias n'avaient pas montrés ces quartiers ces derniers seraient encore invisibles et n'intéresseraient personne. C'est devenu une question importante dans les agendas des politiques publiques précisément parce que les médias ont attiré l'attention du public sur ces quartiers. Donc ce n'est pas la faute des médias. Du point de vu des politiques, il ne se passe rien. On nous avait promis un "plan Marshall" sur ces banlieues…
jpc : Alors le travail du sociologue est de donner des pistes aux hommes politiques qui sont décisionnaires. C'est en quelque sorte un expert. Alors, vous, que préconisez-vous ?
A.B : Il y a une grande démagogie sur ces quartiers. On promet monts et merveilles et c'est toujours une montagne qui accouche d'une souris. Rien ne se fait concrètement. Cela car on considère que les dépenses sociales que l'on prévoit pour ces quartiers coûtent trop cher. Avec la crise, la première chose que l'on déshabille, ce sont les politiques sociales. La bonne solution, c'est de trouver l'argent pour mener les politiques que l'on invente. La question de la mixité, la question du logement, la question de la formation de la police, la question de l'éducation, de l'emploi… cela fait vingt ans que ces réflexions existent. Mais de façon concrète, il n'y a pas grand-chose. Mettre en avant le principe des "grands frères", sorte de "Bachagha" (dignitaires installés à l'époque coloniale au Maghreb, ndlr), ne marche pas en terme de sécurité si l'on n'y met pas tout ce qui va avec. Régler la sécurité c'est d'abord régler les problèmes sociaux. S'ajoute à cela la multiplication des niveaux d'acteurs dans la politique de la ville. Cela ne simplifie pas l'affaire. Ils se renvoient la balle des responsabilités pour finalement… ne rien faire. Et la mécanique est devenue tellement complexe que personne n'y comprenait plus rien. Aujourd'hui les sociologues et les journalistes continuent à alerter mais les politiciens ne suivent pas. La sonnette d'alarme est tirée depuis vingt-cinq ans. Ici, bien sûr, la violence est intolérable mais la municipalité de Woippy devrait faire un geste pour établir le contact. Ne pas laisser aux gens, comme seule expression, la violence. Cette forme de reconnaissance de la douleur est une priorité. On doit aider les jeunes à créer des structures pour dépasser cette spirale de la violence. Sortir aussi du quadrillage policier qui génère des problèmes plus qu'elle n'en résout. Les pays anglo-saxons ont eu des émeutes bien avant nous et ils savent que c'est par la prévention que l'on peut résoudre les choses. C'est un travail de longue haleine. L'îlotage avec une police de proximité est une bonne chose. En un mot, aider une communauté à faire sa propre police en relation avec les forces de l'ordre. Moi, je suis aujourd'hui très pessimiste et les choix fait actuellement vont nous ramener vers plus de violence.
jpc : Le mot final ?
A.B : Tout est à craindre !
Un retour au bon sens ?
Néanmoins, une fois que l'on a dit tout cela, il nous semble que l'on n'a pas avancé d'un pouce. On a même l'impression que ces quartiers sont de "gros estomacs" qui digèrent tous les plans et actions que l'on y mène sans que rien ne change. Il est vrai aussi que l'un des principes de base du maintien de l'ordre est qu'un policier ne doit pas, par son action, générer un trouble supérieur à celui qu'il doit faire cesser. Pour autant, il semble outrancier que les policiers impliqués dans ce drame soient mis en garde à vue. Bien sûr, il est légitime qu'ils soient entendus dans le cadre de l'enquête ; mais mis en garde à vue… <<On les a mis en garde à vue pour les protéger>>, nous assurent les autorités. L'on voit déjà ici que le débat commence alors à devenir surréaliste.
Enfin, lors des émeutes qui ont émaillés ces évènements on a vu aussi qu'une organisation digne d'une "stratégie commando" avait été engagée par les manifestants en coupant l'éclairage public à St Eloy puis au quartier du Roi et en certains lieu stratégiques, mis des cuisinières et des voitures en feu en travers de rues qui bloquaient les services de police et de secours dans leurs mouvements. Ceci dans une parfaite organisation… Bref, les émeutiers ont engagé là une guérilla urbaine qui n'avait déjà plus rien à voir avec une colère spontanée venant de la population. Ce dernier point pose véritablement certaines questions auxquelles il est urgent de répondre. Le député-maire de Woippy, François Grosdidier, explique : <<Les actes de vandalisme de la nuit suivante ne sont pas un hommage aux victimes mais l'exploitation par ceux qui voudraient que Woippy redevienne une zone de non-droit où les délinquants et les trafiquants pourront à nouveau prospérer>>. Que conclure alors que l'on a l'impression qu'à tous les étages de l'État personne n'ose bouger face à ces quartiers ? En premier que le devoir des autorités qui veillent sur nous est non seulement de défendre ceux qui veulent être défendu mais aussi de protéger ceux qui ne savent plus que la société les défends. En deux, que la violence gratuite devient de plus en plus chère, et en trois que l'on ne guérit pas les plaies en les léchant avec une langue de bois. Aujourd'hui, le citoyen attend des options claires de la part des hommes politiques et l'égalité des citoyens devant la loi ; charge ensuite à la démocratie de confirmer ces hommes politique à leur poste selon leurs options ou, alors, de les blackbouler.
Reconquista ? ? ? ? ? ? ? ?
Le pari de la Reconquista !
La Reconquista (mot espagnol et portugais, en français Reconquête) correspond à la reconquête des royaumes musulmans de la péninsule Ibérique par les souverains chrétiens. Il ne s'agit, bien sûr, plus ici de reconquérir ces quartiers défavorisés avec le bras armé de l'Église (qui de toute façon aurait bien du mal à lever ses troupes), mais bien plutôt de réinventer une Reconquista basée sur les valeurs positives de notre société elles même issues des plus hautes valeurs de la religion : spiritualité, respect, tolérance, indépendance et une certaine conception de l'homme le poussant à se sublimer lui-même. Un sacré pari qui donne envie de s'engager.
Jean-Pierre Cour