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Mercredi 30 novembre 2011 3 30 /11 /Nov /2011 14:28

Au moment où l'Europe perd son crédit aussi bien auprès des banques que dans le cœur de ceux qui l'habitent, au moment où une formidable crise monétaire secoue nos territoires, je m'interroge au sujet de celle-ci en m'attachant modestement à ce qui fait au moins le quotidien des Lorrains : La Grande Région. Cette dernière n'est ni un étalon, ni un référentiel, mais peut sans doute nous permettre de nous questionner sur un sujet prenant alors "taille humaine" permettant, ensuite, de porter un regard plus lointain, sur nos voisins européens. Nous avons interrogé les "pour" (Nathalie Griesbeck, députée européenne), les "contre" (Françoise Grolet, conseillère régionale de Lorraine) et Bertrand Mertz, maire de Thionville (interviewé par Rémi Alézine), est en première ligne concernant les pertinences et les contraintes d'une ville presque frontalière. Jean-Paul Berlocher, journaliste également de la rédaction messine de l'Ami-Hebdo, nous donne quant à lui,  sa perspective.

 

DRAP-EUROPEEN.jpgL'Europe, est-ce qu'il est encore permis d'y croire ? Disons le tout de suite, il vaudrait mieux, sinon c'est mal parti ! Pour autant, il faut bien reconnaître que l'on n'y comprend plus grand-chose. Et il n'y a pas que nous. Nous qui vivons dans un espace furieusement transfrontalier carrossé de trois frontières : la Grande Région SaarLorLux. On a l'impression que ceux qui sont censés s'occuper de cette grande usine à gaz qu'est aujourd'hui l'Europe ne semblent ne plus savoir à quel saint se vouer (D'où peut être l'éventuelle canonisation de l'un de ses pères, Robert Schuman, lancée il y a peu avec plus d'enthousiasme que de volonté populaire). Nos dirigeants semblent même ne plus savoir comment elle fonctionne. Trop complexe l'Europe ? Ça donne cette impression, car quel que soit le domaine, la "complexification" semble être le péché mignon de cette institution. Les plus rogues diront même que c'est là son moindre défaut. Par ailleurs, cette vieille Europe au sang si lourd semble avoir inventé le concept récurrent de la "politique punitive" grâce au génie de ses règlements pointilleux, empilables (et pourtant décalés) tout autant qu'abscons. S'ajoute à cela que nos politiques ne nous ont pas aidés à l'aimer. S'il sortait quelque chose de bon de l'Union européenne, c'était grâce à eux, bien sûr, et uniquement du au fait de leur travail acharné ; s'il en sortait une contrainte : <<C'est la faute à l'Europe !>>, proclamaient-ils aussitôt, l'air désolé, la main droite sur le cœur et l'index gauche pointé vers cette assemblée. Bref, ce rêve inaccessible de nos aïeux s'est muée, par on ne sait quelle vilaine fée Carabosse, en repoussoir global au sein de notre vie contemporaine avide et néophage. Le regard de nos concitoyens n'est donc, sur elle, pas très encourageant.
La Grande Région est une micro-Europe ?
Toutefois, faut-il aujourd'hui jeter le bébé avec l'eau du bain, voire, la baignoire, son savon et son canard en plastique jaune ? Non. Le bon sens commun reconnaît que cette institution nous évite depuis 60 ans les guerres armées. "L'Europe Verte", est encore (même si la chose se rétrécie aujourd'hui) le moyen financier de survie de notre agriculture assistée. L'euro fut un élément ralentisseur de la grave crise financière liée à l'implosion du capitalisme qui nous rejoint aujourd'hui du fait des carences décisionnelles de nos dirigeants… Pourtant, comme un observateur sincère pourrait le reconnaître, l'Europe est tout de même bonne fille avec nous. Cela même si, bien sûr, l'Europe de la défense défile au pas décadencée ; l'Europe fiscale tarde à harmoniser sa législation cruelle mais nécessaire ; l'Europe de la justice bégaie ses premiers accords et que l'Europe législative s'accorde à coups de balanciers parfois outranciers ou quelquefois trop modeste. Mais malgré cela l'Europe de la culture existe, celle de l'Éducation émerge et celle des citoyens est déjà une réalité. Le programme Erasmus qui envoie nos étudiants élargir leurs études à l'étranger est aussi un véritable succès populaire, et Bruxelles vient de doter ce dispositif de moyens supplémentaires tant la demande est grande.
4 pays ; 2 vitesses
Dans notre Lorraine trois fois frontalière, en liaison avec la Wallonie, le Luxembourg ou la Sarre, la quotidienneté de l'Europe est une réalité. Il suffit d'en demander la confirmation aux 78 000 travailleurs transfrontaliers lorrains (204 000 dans la Grande Région) qui vivent de cette Europe au quotidien… Mais en fait, ce n'est pas tout à fait l'Europe… L'on parle ici plutôt de la Grande Région. Cette dernière est donc composée des quatre espaces précités à laquelle s'ajoute la Rhénanie-Palatinat et de la Communauté germanophone de Belgique située au nord du Grand-Duché. Il faut avouer que cette Grande Région marche elle-même à deux vitesses ; sur deux braquets : une zone centrale dont le Luxembourg formerait la capitale, la Moselle ainsi que le col de cygne du département de la Meurthe-et-Moselle allant globalement de Pont-à-Mousson à Longwy, la région wallonne du Luxembourg-belge ainsi que de la Sarre. Les autres entités comme les départements des Vosges et de la Meuse, la Rhénanie-Palatinat ou encore le reste de la Wallonie allant jusqu'à la région bruxelloise, étant bien moins intéressés par ce petit laboratoire européen peuplé tout de même de plus de onze millions d'habitants. Mais, ici, nous n'avons pas l'intention de prendre une posture assiégée mais laissons parler les témoins :

J-P.C

 

Des racines et du zèle…
par Jean-Paul Berlocher :
jean-paul.jpgPar les armes et les conquêtes, Napoléon avait tenté de fabriquer une Europe susceptible de jouer dans la cour des grands qui se disputaient le leadership de la planète. Il oubliait qu’une terre n'est pas seulement un gâteau à partager, mais un idéal à bâtir. Un siècle et demi plus tard, le 9 mai 1950, Robert Schuman, ministre des Affaires étrangères et son conseiller Jean Monnet, appelaient la France, l’Allemagne et d’autres pays européens à mettre en commun leur production de charbon et d’acier. Cette fois-ci, il n’était plus question d’édifier un puissant empire accouché aux forceps, mais de poser des bases concrètes pour recoudre la paix entre des peuples qui sortaient meurtris et exsangues d’un conflit fratricide. 
Une Europe "K-to-compatible"
Ce qui caractérise précisément les vrais grands hommes, ce n’est pas leur tableau de chasse ni le nombre de leurs trophées, mais leur aptitude à surmonter les crises en transformant les antagonismes en complémentarité. Robert Schuman avait engagé le processus au nom de sa foi, convaincu que l’histoire de notre continent ne pouvait pas être dissociée des siècles de christianisme qui l’avaient façonnée. Et le cardinal Josef Ratzinger, qui a choisi le nom de Benoît en référence au fondateur de l’Ordre des bénédictins, vénéré comme saint patron de l’Europe, a voulu manifester le souci de l’Eglise de participer à l’unification des peuples du vieux continent. Moyennant quoi, les chrétiens ne peuvent pas se contenter d’observer ni de juger la construction européenne par rapport à leurs convictions. Ils ont le devoir de s’y impliquer pleinement, pour que les valeurs qu’ils défendent ne passent pas en pertes et profits. Même si les états-majors n’ont pas souhaité que les racines chrétiennes du vieux continent soient explicitement affirmées dans la Constitution, l’Europe a tout de même apporté du bon, malgré ses approximations et ses tâtonnements. Depuis le Traité de Verdun, elle n’a jamais connu une période de paix aussi longue ! 60 ans sans conflits, ce n’est pas rien ! Schuman avait souhaité qu’elle soit le lieu d’une grande solidarité et c’est le cas, même si tout n’est pas parfait. Et, somme toute, les références chrétiennes restent présentes, y compris dans son emblème le plus visible, à savoir son drapeau. Dessiné par l’Alsacien Arsène Heitz, il est explicitement d'inspiration religieuse et mariale selon l’auteur lui-même, les douze étoiles n'ayant rien à voir avec le nombre de membres de l'Union européenne mais renvoyant à celles qui couronnent la Vierge de l’Apocalypse décrite par saint Jean.
Transferts de bas-fonds
Mais il est vrai que Robert Schuman n’avait sans doute par prévu que cette Europe de la réconciliation et de la fraternité devînt si bureaucratique, au point de s’éloigner des réalités concrètes et du souci des populations locales. Et il apparaît que la crise financière qui menace gravement son équilibre n’est pas qu’un épiphénomène qui se résoudra par un simple transfert de fonds. Elle concerne les fondements même d’un système qui engloutit les valeurs humaines dans la déferlante commerciale et engendre des inégalités sociales importantes. Question : l’intuition schumanienne est-elle toujours d’actualité ? Oui ! Mais…A condition que ceux qui s’y réfèrent acceptent de méditer les paroles prophétiques de Saint-Exupéry : « Jetez-leur du grain, ils vont se battre. Donnez-leur un temple à bâtir, ils vont s'unir. »

 

 

 "Pour" : Nathalie Griesbeck
 
1-Nathalie-Griesbeck-DR.jpgPour vous, la Grande région est-elle un espoir, un laboratoire ou une sorte de cancer de l'Europe ?
Nathalie Griesbeck : Dès aujourd'hui, par bonheur, la Grande Région est, pour nous tous du Grand Est, une réalité, avant même de s'imposer aussi comme un espoir et une promesse forte. Nous pouvons voir ce qu'elle est déjà et deviner ce qu'elle est appelée à devenir. Par conséquent, je sais très bien aussi, comme tous les Lorrains et plus particulièrement tous les Mosellans, ce que la Grande Région n'est pas : elle n'est en aucun cas une sorte de cancer de l'Europe (pour reprendre la formule morbide figurant dans votre question), ne serait-ce qu'en raison de cette réalité vive fondamentale que constituent pour nous les plus de 78 000 transfrontaliers qui travaillent au Luxembourg et en Allemagne et qui, en même temps qu'ils en vivent, tissent ainsi des liens par milliers au quotidien. C'est évidemment essentiel pour le présent comme pour l'avenir de l'Europe, car ici aussi, il n'est de richesses que d'hommes. Simplement il faut souhaiter qu'au sein de ce vaste laboratoire qu'est en même temps la Grande Région, les progrès soient beaucoup plus rapides par exemple pour resserrer et approfondir les liens et les synergies, qui existent déjà entre les différentes universités comme en matière d'investissements industriels et écologiques (projet ULCOS) ou encore de transports et d'énergie.
 
L'Europe de la finance déçoit le public. Quelle Europe préconisez-vous pour redonner de l'espoir à toutes ces populations ?
Nathalie Griesbeck : On critique aujourd'hui volontiers l'Europe (dont, ces derniers temps, les dirigeants, et en particulier les chefs d'Etats et de gouvernement, par leurs hésitations, leurs chamailleries immatures, leurs erreurs et leurs retards semblent vouloir chercher des verges pour se faire battre. Parmi ces critiques, certaines sont tout-à-fait justifiées, d'autres excessives et même parfois absolument injustes. L'actualité la plus récente fait que la question de la dette des Etats européens (et non de l'Europe en tant que telle) se pose avec urgence et s'impose si violemment aux princes qui nous gouvernent que parfois elle les élimine brutalement de la scène politique, comme Papandréou ou Berlusconi, que personne ne pleurera ! Au point aussi de rendre secondaires toutes les autres questions, comme on l'a vu récemment lors du G 20, dont Nicolas Sarkozy espérait tant pouvoir tirer un petit profit personnel : hélas, patatras ! Voilà tout par terre ! Mais en réalité, nos chefs d'Etat et de gouvernement européens marchent vraiment sur la tête ! Et nous contraignent à marcher ainsi avec eux, bien malgré nous. Mais les erreurs graves commises et les malheurs de la crise peuvent être en tout cas bons à quelque chose. En effet, les difficultés d'aujourd'hui imposent cette évidence que nous, les Démocrates européens, ne cessons, au Parlement, de rappeler et souligner : il faut que les Etats qui composent l'Europe, dont singulièrement la France (et pas uniquement l'Irlande, la Grèce et l'Italie dont on parle peut-être un peu trop et souvent mal), aient des finances et des politiques budgétaires saines et cohérentes pour pouvoir consolider et approfondir une véritable Europe économique et surtout sociale, au service d'un vrai projet politique commun d'avenir. Or aujourd'hui on se trompe et on nous trompe en mélangeant tout et en confondant la fin et les moyens. Pour sortir de la crise, il faut non pas moins d'Europe car on voit sous nos yeux à quelles catastrophes cela nous mène, mais au contraire plus d'Europe : pas une Europe qui va à hue et à dia, affaiblie par ses divisions et le retour en force des égoïsmes nationaux, mais une Europe qui se concentre sur l'essentiel. C'est cette Europe ressourcée et réorganisée, donc efficace et forte, qui est seule à même de redonner espoir en notre avenir nécessairement commun au cinq cents millions de femmes et d'hommes que nous sommes et qui, par le partage des mêmes valeurs démocratiques fondamentales, constituent la vraie richesse de l'Europe.

J-P.C

 

 "Contre" : Françoise Grolet
 
f-grolet-2-copie-2.jpgLa Grande-Région : Un espoir, un laboratoire ou un cancer de l'Europe ?
Françoise Grolet : Les reproches que fait le Front National à l'Europe sont transposables à la Grande Région. Les reproches que nous faisons à l'Europe sont d'être artificielle et de ne pas représenter la volonté des peuples. Les gouvernants ne respectent pas la subsidiarité et, en même temps, se saisissent de thème qui ne la concerne pas. C'est même le même reproche que nous adressons à l'organisation administrative de la France. D'ailleurs, les gens ne connaissent pas la Grande-Région. Ils ne la connaissent que dans les choses concrètes en trouvant du travail ailleurs puisque n’en trouvant plus en Lorraine. La preuve, les gens connaissent les lois leur permettant de travailler au Luxembourg, mais ne connaissent pas le Conseil parlementaire interrégional ou le Comité économique et social de la Grande-Région parce que ce sont là des choses où ils ne se sentent pas concernés. La Grande Région est une strate de plus. On a déjà les communes, les intercommunalités, les départements et la région, l'État, l'Europe... et entre cet État et l'Europe on va encore créer quelques chose. Ce pourrait-être un atout si l'on travaillait dans le concret et dans des opérations ponctuelles. Même s'il faut renégocier les traités européens, cela ne veut pas dire que nous allons nous terrer dans nos frontières. S'ajoute à cela que lorsque nous, Lorrains, discutons dans la Grande-Région, nous envoyons là-bas je ne sais combien de représentants : l’État avec le préfet, la Région et son président et ses vice-présidents, les présidents des quatre Départements etc. Cela alors que les autres ont souvent un seul représentant. Ne vaudrait-il pas mieux que ce soit les branches professionnelles elles-mêmes qui devraient se charger de leurs formations en relation avec les mêmes branches professionnelles de l'étranger ? Cette transversalité me paraît plus pertinente plutôt que la chose soit déléguée à la Région ? On serait plus dans le réel. S'ajoute encore à cela qu'en 2005 il y a eu un référendum qui a dit non à l'Europe et qui a été nié de façon antidémocratique. Depuis longtemps, au FN, nous ne disons pas "non à l'Europe", mais nous disons : Non à cette Europe là ! Il ne s'agit donc pas de nier notre identité européenne ni les atouts que nous apporte l'Europe. Nous voulons une Europe des nations qui respecte ces dernières. La fiscalité doit rester l'un des pouvoirs régalien des pays et il ne peut y avoir de cohérences fiscales puisque nous n'avons pas les mêmes politiques économiques. Les dirigeants d'aujourd'hui veulent d'une banque fédérale qui dirige tout et qui prenne les décisions économiques. Là, c'est quelque chose que nous ne voulons pas. D'ailleurs, pour en revenir à la Grande-Région, Jean-Pierre Masseret, actuel président de la Région lorraine, est aussi, aujourd'hui, dans le cadre de la présidence tournante de la Grande Région, président de celle-ci. Or, avant, il ne cachait pas son dédain pour ce grand machin et disait qu'il ne comprenait pas à quoi cela servait ! Je pense qu'aujourd'hui, la Grande Région devrait être dans le concret alors que l'on est dans le bla-bla et que l'on se monte la tête avec de grandes idées fumeuses dans cette, et je cite : "Grande Région métropolitaine polycentrique transfrontalière" ! C'est joli ; il fallait l'inventer… Un exemple signifiant, quand Center parc s'est installé ici, son dirigeant a dit : Je m'installe à Sarrebourg, pas dans la Grande Région. Il n'a jamais pensé à la Grande Région. Il a cherché ses intérêts et c'est tout. Et il l'a fait sans la Grande Région ! Finalement, la Grande Région est le moyen pour les institutions de se mêler d'autre chose que de ses compétences, de mettre son nez partout et d'en tirer des profits politiques pour eux.

J-P.C

 

 

Bertrand Mertz : « Je crois en une Europe fédérale »

Par Rémi Alezine

 

Bertrand-Mertz-photo-Remi-Alezine.jpgMaire d’une ville de Thionville qui concentre bon nombre de travailleurs transfrontaliers, Bertrand Mertz vit la Grande Région et l’Europe. Mieux, le socialiste la décrypte et l’analyse. Pour preuve, il a publié une tribune sur la social-démocratie européenne sur le site d’information Médiapart cet été. Bertrand Mertz fait le constat d’une Europe économique qui ne marche plus et il encourage les citoyens à se saisir du problème de la crise de l’Euro et de l’Europe.

Rémi Alezine : L’Europe d’aujourd’hui est-elle encore l’Europe de Schuman ?

Bertrand Mertz : Je pense que Robert Schuman avait avant tout pensé à une Europe de réconciliation franco-allemande et à une Europe des peuples européens. A l’arrivée on se retrouve avec une Europe de l’argent, des marchés et du business. Les gens n’y trouvent pas leur compte et on les comprend.

RA : En août dernier, avec le ministre du travail du Luxembourg Nicolas Schmit et l'eurodéputé sarrois Jo Leinen, vous avez publié une tribune sur le site d'information Mediapart. Dans cet article, vous lancez un appel à la rénovation de la social-démocratie européenne. Pourquoi ?

BM : Nous sommes trois sociaux démocrates, trois socialistes et nous avons essayé de regarder le plus objectivement possible face à quoi l’Europe se retrouve confrontée aujourd’hui. Nous avons tenté de faire une démonstration que les politiques qui sont mises en œuvre actuellement, qu'elles le soient par des gouvernements de droite ou de gauche, ne sont pas de nature à résoudre le problème de cette crise de l'Europe car il n'est pas abordé sous le bon angle. On tente de nous expliquer que cette crise est une crise de la mauvaise gestion, du défaut de la compétitivité. Ce faisant, on essaie de culpabiliser les peuples européens. Avec Jo Leinen et Nicolas Schmit, nous avons tenté de démontrer que tout ça est le résultat de décisions politiques qui ont été prises il y a quarante ans.

RA : Alors tentons un saut dans le temps de quarante ans en arrière. Que s'est-il passé à ce moment là, quand l'Europe cherchait finalement à exister politiquement et économiquement face à l'URSS ?

BM : Les décisions qui ont été prises il y a quarante ans ont eu pour objet de contraindre les états européens de se financer auprès des marchés et donc des banques. En France, c'est la loi du 3 janvier 1973 qui a interdit au Trésor Public de se financer grâce à la Banque de France et qui a contraint l’État de se financer auprès des marchés privés. Cette disposition a été élargie à toute l'Europe puisqu'elle a été reprise dans le Traité de Maastricht (1992) puis dans le Traité de Lisbonne (2007). Et donc on a mécaniquement obligé les états à s'endetter ! D'ailleurs, en France, le dernier budget voté à l'équilibre date de 1974. En 2010, la totalité des intérêts d'emprunt qui ont été payé par les contribuables français depuis 1974 représente 1400 milliards d'euros. Or, je le rappelle, la dette de la France est de 1650 milliards d'euros. On voit bien qu'aujourd'hui la quasi-totalité de la dette de la France sont les intérêts d'emprunts constitués par le recours au marché financier.

RA : Dans ce contexte, la Zone Euro est-elle encore viable ? 

BM : Je l'espère! En tous les cas je défends l'Euro. Je pense qu'il ne fallait pas le faire de la manière dont il a été fait mais maintenant qu'on y est il faut le défendre. Il y a des décisions urgentes à prendre et notamment celle de permettre aux États de la zone Euro de se financer auprès de la Banque Centrale Européenne. Il faut absolument mettre en place un système « d'eurobonds » (de cumuler les dettes des états en une seule dette européenne, ndlr), c'est à dire un système de mutualisation des dettes à l'échelle de la zone Euro. Sinon comment voulez-vous que des états comme la Grèce ou l'Italie puissent s'en sortir quand on leur fait payer des taux d’intérêts de 7 %, voire plus pour la Grèce !

RA : Parier sur une Europe de l'économie, n'était-ce pas finalement une erreur ? 

BM : J'avais publié un article dans « Libération » en septembre 1996 dans lequel j'expliquais que plutôt que d'avoir voulu créer l'Europe de l'argent et des marchés financiers on aurait d'abord dû faire une Europe des peuples et notamment une Europe de l'éducation. Je proposais, par exemple, un grand projet éducatif européen qui visait à permettre à chaque collégien ou lycéen d'aller passer une année d'étude dans un autre pays que le sien. Aujourd'hui on récolte ce que l'on a semé : une Europe qui n'a plus d'âme.

RA : Existe t-il encore un état d'esprit européen ? On a tendance à répondre oui dans un territoire de la Grande Région naturellement ouverts sur ses frontières...

BM : Ici on vit dans un territoire frontalier dont on peut dire qu'une partie de nos concitoyens vit l'Europe quotidiennement. Toutefois ce n'est pas ça avoir un esprit européen. Avoir un esprit européen, c'est l'idée que l'on participe à une communauté de destins. Aujourd'hui, cette civilisation européenne a lié son destin et deux mille ans d'histoire commune avec une vision globale de protection sociale, de services publics et un projet commun. Malheureusement j'ai le sentiment que cet état d'esprit existe de moins en moins.

RA : Cet état d'esprit commun semble difficile dans une union qui comporte des nations aux cultures bien différentes...

BM : J'étais contre le dernier élargissement tel qu'il a été fait parce que je pensais qu'on ne pouvait pas mélanger des pays avec des situations aussi différentes. Évidemment, il fallait accueillir les pays qui venaient de l'ancien bloc soviétique mais il fallait les accueillir différemment, avec une sorte de procédure d'accompagnement et de soutien. On a privilégié l'élargissement à l’approfondissement et on voit le résultat... A mon avis la seule solution à l'heure actuelle serait de repartir avec un noyau dur, probablement l'Europe des six du départ et d'aller véritablement vers des éléments de fédéralisme notamment sur le plan économique. A côté de ça, cette communauté de destins ne pourra exister que si nous donnons une âme au projet européen. Cela passe par l'éducation et la culture.

RA : Que peut faire le maire d'une ville comme Thionville, conseiller général, pour éveiller un peu cet état d'esprit européen ?

BM : Je fais ce que je peux (rires) ! En étant maire d'une ville proche de la frontière, je pense que j'ai contribué à resserrer les liens avec nos amis luxembourgeois. J'observe qu'auparavant il n'y avait pas autant d'échanges. Désormais, on se reçoit entre maires, on accueille des ministres... Je le fais en publiant cette tribune avec Jo Leinen et Nicolas Schmit sur Mediapart mais les moyens d'un maire sont bien modestes vis à vis de l'immensité des problèmes. En fait je crois qu'il faut que les populations se saisissent de cette question. A tout le monde de resserrer les liens culturels, d'organiser des échanges sportifs, commerciaux...

RA : Les citoyens paraissent dépassés par l'ampleur de la crise économique européenne...

BM : Ils ont tort de considérer que ça les dépasse. Si c'est le cas, c'est qu'ils ne croient plus à la démocratie car celle-ci repose avant tout sur l'action des citoyens. Je suis convaincu qu'il faut que les citoyens se saisissent de la question de la crise de l'Euro et de l'Europe. Finalement ils paraissent un peu passifs. Ils regardent les sommets se succéder les uns aux autres et ils attendent une solution. Moi je pense que la solution viendra avant tout de leur mobilisation.

RA : Quel est finalement l'idéal européen de Bertrand Mertz ?

BM : Je crois en une Europe fédérale. Je pense que dans le monde tel qu'il est en train de s'organiser avec les États-Unis et les puissances émergentes, l'Europe doit être capable de se constituer comme un véritable bloc uni sur tous les plans (économiques, de défense, culturels...). Pour s'organiser à ce niveau là, à ma connaissance, il n'y a que le fédéralisme.

Propos recueillis par Rémi Alezine

Par JPC
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