Le nomadisme est-il encore un droit ?
Après la Burqa, la France a le secret des micros dossiers épineux que l'on tente de résoudre à coups de phrases lapidaires. Le nomadisme des Roms en Europe est une question mineure par rapports au quotidien anxiogène de notre société et pourraient, en fait, ressembler à un écran de fumée nous détournant de la réalité vraie. Pour autant la question existe et fait partie de l'actualité. Le maire de Metz répond à nos interrogations sur ce sujet.
Comme le proclamait Bossuet : "On ne veut pas des conséquences des causes que l'on
défend". Nous voilà au cœur de la problématique des gens du voyages ou des Roms dans notre société. A droite, dans une surenchère politique, on bombe le torse et l'on annonce des actions dont on sait déjà qu'elles ne seront pas applicables ou inopérantes, et à gauche, un peu gêné, l'on n'ose pas encore prendre à bras-le-corps le problème réel de la sécurité pour de mièvres raisons idéologiques bien pensantes. Bref, l'on n'est pas près de sortir de la gesticulation et/ou de l'immobiliste. Et surtout, peut-on encore compter sur les hommes politiques pour résoudre les problèmes de société ? Il est à même de constater que, pour l'instant, aucun penseur, aucun philosophe, aucun grand intellectuel ne s'est penché sur la question, laissant dès lors la place aux contorsions politiciennes de tous ordres. Car le nomadisme sous toutes ses formes, la citoyenneté, la liberté, la tolérance et la sécurité ne supportent pas plus le dogme rigide de la pensée à l'emporte pièce qu'une doctrine politicienne échevelée et ces deux postures laissent, au final, ces questions en déshérence. Sur le terrain, au plus près de la question, qu'en est-il ? Nous avons interrogé sur ce sujet le maire PS de Metz, Dominique Gros.
Respecter la loi
-Jean-Pierre COUR : Monsieur Dominique Gros, comment un maire de gauche gère-t-il, non pas le problèmes des gens du voyages, puisque ces derniers sont français, mais le problème de l'errance des Roms dans sa commune ?
-Dominique GROS : Jusqu'à aujourd'hui je n'ai pas été confronté à une problématique de Roms même s'il y en a eu, lorsque je n'étais pas encore maire, dans le quartier de la Patrotte
et dans le secteur de Devant les Ponts, une invasion de Roms sur un terrain militaire. C'est un problème compliqué puisque de nature européenne. On a laissé la libre circulation des personnes des capitaux et des biens en Europe. Et donc les Roms sont des citoyens bulgares ou roumains et ils ont alors le pouvoir de circuler librement en Europe. En France, il n'est pas obligatoire de posséder une maison ; il n'est pas obligatoire d'être sédentaire. On a le droit d'être nomade et nous avons ici des nomades qui sont forains… L'important est qu'ils respectent la loi. La problématique des Roms est la même. Il faut que chacun puisse vivre de ses revenus ; c'est-à-dire qu'il y ait un travail possible correspondant à ces populations… ce n'est pas simple… et ensuite des conditions d'hébergement qui soient convenables. Cela veut dire qu'il faut trouver des solutions et ne pas favoriser une sédentarisation systématique car on apprend ici que des gens qui vivent dans une situation épouvantables en France nous racontent que cela pourrait être pire ailleurs. Et qu'au final, il vaut mieux être dans une situation épouvantable en France que dans les mêmes conditions qu'ici… mais en Roumanie. Il faut donc une position souple et intelligente et les grands moulinets, les réacompagnements à la frontière, les discours, me paraissent "déshumains" et inhumains. On est là dans l'utilisation de la violence faites aux gens, séparer les hommes des femmes et des enfants, qui relèvent en fait d'opérations médiatiques dans un but électoral. Ce n'est pas un traitement intelligent du phénomène que je continue à considérer comme compliqué.
-Il semble aujourd'hui que le seul nomadisme permis soit celui autorisé par la zapette devant les écrans de télévision. Peut-on être un nomade aujourd'hui dans notre société et dans votre citée ?
-L'histoire de l'humanité montre que nous étions tous nomades au départ. Et un jour, quelqu'un planta une graine quelque part, revint l'année d'après, et vit que la graine avait germé. Il s'installa dès lors et ainsi commença l'agriculture. La sédentarisation débuta avec l'agriculture et le travail du sol. De fil en aiguille, la quasi-totalité de la population mondiale est devenue sédentaire. Et puis, de toute façon aujourd'hui, la terre est trop petite pour supporter un nomadisme généralisé. Donc, la tendance globale est lourde. Elle remonte à dix mille ans avant Jésus Christ. Cela dit, la sédentarité n'est pas une obligation légale. De plus, il existe aujourd'hui une sorte de modernité du nomadisme ; avec les appareils de communication d'aujourd'hui comme le téléphone, les ordinateurs etc, et qui mettent en avant le nomadisme comme une valeur ajoutée à leur quotidien… Pour autant, moi-même, je reste attaché à un territoire même si j'aime le voyage. J'ai une propension à m'inscrire dans un territoire, à m'y ancrer. C'est-à-dire à "cultiver" un territoire. Il faut donc laisser tout le monde vivre mais simplement mettre des règles. Le problème ici est la loi et l'application de la loi. Il n'y a pas de raison pour que les nomades soient dispensés d'appliquer la loi. Il faut donc en premier la leur expliquer. Toutefois, il n'y a pas de raison de persécuter les nomades parce qu'ils sont nomades. Et c'est là où se trouve la problématique de notre société ; c'est de trouver un juste équilibre entre ces deux obligations.
Un nomadisme obscur mais juridiquement reconnu
Jacques Attali, lui aussi, a avancé le concept "d'hypernomade" dans plusieurs de ses ouvrages, montrant ce nouvel individu qui progressivement dominera le monde polycentrique des années 2020-2050, outillé avec des machines le reliant tout à la fois au plus près de son intimité et le reliant, en même temps, avec le monde entier. Néanmoins, il existe toujours de nombreux préjugés concernant les peuples nomades. Il n'est qu'à prendre l'exemple de l'histoire du Juif errant propageant le mythe selon lequel le peuple juif est condamné à voyager sur la terre, étant mis au ban des nations (ce mythe est bien sûr devenu obsolète depuis la création de l'État d'Israël en 1948).
L'expression "gens du voyage" est une catégorie juridique du droit français, mise en circulation par deux décrets de 1972, qui se référaient à la loi de 1969 sur l'exercice des activités économiques ambulantes, qui remplaça notamment le carnet anthropométrique institué par la loi de 1912 sur les nomades par un livret de circulation. Dans la pratique administrative et dans le langage médiatique, cette appellation est souvent utilisée pour désigner les Roms de France (y compris les Sinté / Manouches et les Kalés / Gitans), bien qu'ils ne soient itinérants que pour environ 15% d'entre eux, et que parmi la population itinérante en France ils ne soient qu'une minorité derrière, par exemple, la communauté Yéniche. C'est dans le surprenant souci de ne pas désigner ethniquement une identité présente sur le sol français que le langage officiel utilise cette expression. Pourquoi ? Parce que la Constitution française ne reconnaît pas l'existence de minorités ethniques ou nationales. Dans la mesure où le principe français de non reconnaissance des minorités n’autorise pas un recensement spécifique des personnes identifiées comme d’origine Tsigane, il est illusoire de vouloir dresser des statistiques précises.
Cependant, selon le recensement général de la population par l’INSEE, en 1999, il y avait, à cette date, 127 767 personnes dont la résidence principale était constituée d’un habitat mobile. En 2002, on dénombrait 156 282 livrets de circulation au sens de la loi de 1969. Le rapport de mission du préfet Arsène Delamon, remis au premier ministre Michel Rocard en 1990, proposait alors de prendre en compte les personnes considérées comme "gens du voyage" au sens administratif du terme, auxquelles on ajouterait les enfants de moins de 16 ans, estimés à 45% de la population, ainsi que des personnes "sédentaires", notamment les gitans rapatriés d’Afrique du Nord et vivant dans le sud-est de la France, estimées alors à 100 000 personnes. Ceci conduisant alors à une estimation de l'ordre de 400 000 personnes, soit quelque 0,6% de la population nationale
Les Rom aujourd'hui
En Italie, en mai 2008 des camps Rom ont été brûlés près de Naples. En France, c'est en août 2010 que les autorités françaises décident une expulsion en masse de Rom vers la Roumanie. Le niveau d'intégration des Rom dans la société est variable, et peut-être plus important que les statistiques ne veulent bien l'exprimer. De leur côté, les statistiques roumaines ne reconnaissent qu'un demi million de Rom, alors qu'eux-mêmes estiment leur nombre entre 0,5 et 2,5 millions. La majorité des Rom appartient aujourd'hui au prolétariat. D'après une enquête réalisée par l'European Roma Right Center sur l'exclusion des Rom du marché de l'emploi, 35% d'entre eux se définissent comme des ouvriers non-qualifiés, 27 % comme des ouvriers qualifiés, 18 % déclarent travailler dans le nettoyage. Seuls 2 % des Rom ont une profession libérale ou sont cadres. Enfin, 61 % des Rom interrogés lors de l'enquête étaient sans emploi.
Comme dans le dossier sur la burqa, le risque pour les médias de s'attacher à une problématique mineure à la bonne marche de notre société, comme ici celle des Roms (au-delà du fait de passer complètement à côté des vrais problèmes dont souffre notre société), est qu'à force de faire réagir la population, on la dispose à la colère. Et du coup, à force de souligner l'intolérance, on la propage. L'Europe vit depuis toujours avec cette inquiétude un peu frileuse vis-à-vis du nomade (voleur de poules, voire d'enfants !), inquiétant car volatil. Dans une société où l'individu est de plus en plus contrôlé, suivi, observé, la liberté de mouvement est mal vue. La France a du mal à intégrer ; elle a peur de se désintégrer… et du coup, elle fait le jeu de tous les intégrismes. Plus encore que la loi à faire respecter (c'est indispensable), l'intelligence devrait ici jouer le rôle de juge de paix. L'intelligence, et même, pourquoi pas, soyons fous, le cœur.
Jean-Pierre Cour