Roger Cayzelle : le témoin-repère
Roger Cayzelle, le président de la seconde assemblée de Lorraine est en train de "commettre" un livre de réflexions sur notre région à l'aune de son expérience politique et en synthétisant les réflexions menées depuis de nombreuses années par le Conseil économique et social (CES). Cet ouvrage devrait être en librairie en décembre prochain. Roger Cayzelle nous dévoile en exclusivité ce que l'on y trouvera.
La tâche n'est pas aisée de s'inscrire au sein de la mouvance politique lorraine sursaturée par les politiques de toutes tendances, et surtout avant les nouvelles échéances électorales qui vont se dérouler en région. Roger Cayzelle fait plutôt le pari d'éclairer les débats afin de "regarder la Lorraine dans les yeux". Le titre de son ouvrage pourrait en effet s'intituler : "La Lorraine en face". C'est vrai qu'aujourd'hui cette dernière en prend "plein la figure" et qu'elle "fait face" à un avenir que d'aucuns assurent bien sombre. Pour Roger Cayzelle, il s'agit d'évoquer par ce livre toutes les questions sur lesquelles, parfois, les politiques glissent un peu vite. En un mot, il a décidé d'être le 'témoin-repère" du futur régional. Pourtant, on peut aussi s'interroger pour savoir quelle est la raison qui pousse quelqu'un ayant une aussi large tribune à empiéter encore dans le domaine littéraire : <<Je ne réinvente pas le fil à couper le beurre et c'est vrai que j'expose aussi les idées formulées par le CES. C'est donc pour une grande partie un ouvrage collectif où l'on se pose la question : face à nos difficultés, quelles sont les pistes pour en sortir ? Ce livre veut donner un regard global qu'il est difficile d'avoir seul. Divers grands débats émergent : sommes-nous trop divisés ? Sommes-nous trop pessimistes ? Peut-on regarder sans complaisance nos difficultés et quelles sont les véritables pistes opérationnelles à-même de nous
faire avancer ? Je vais aussi beaucoup parler de l'image et de l'identité de la Lorraine. L'image, ce n'est pas que du marketing. La Bretagne, par exemple, a réussie à transformer complètement sa représentation et ce n'est pas en vendant des mirabelles à la gare de l'Est que l'on transformera notre image. Au sein du CES nous allons aussi interroger des Lorrains pour connaître la façon dont ils envisagent cette réappropriation de l'image>>.
"Penser régional"
Dans le même temps, au moment où, après l'implosion de l'industrie lourde, la région perd, avec l'armée, le second pilier qui faisait sa spécificité, on se demande si finalement ce double effondrement ne nous libère pas d'une pesante image d'une région certes fidèlement industrieuse mais triste et empesée dans son passé guerrier. A cela, Roger Cayzelle répond : <<Cela est vrai mais c'est une pétition de principe. Une fois que l'on a dit cela il faut avancer et proposer des choses précises. C'est tout de même ennuyeux de perdre notre fondement identitaire. On ne reconstruit par une identité régional sur du vide. Ce qui est sûr c'est que la Lorraine est le point d'appui du développement régional. Il faut "penser régional">>. Donc "penser régional" pour "penser global". Toutefois, n'y a-t-il pas des travaux plus urgents à faire que de se préoccuper de l'image que nous donnons de nous et que nous avons de nous-mêmes ? A cette question, Roger Cayzelle rétorque : <<Ce livre ne sera pas qu'une réflexion sur l'image mais de savoir comment la Lorraine peut sortir aujourd'hui d'une situation marquée par le non développement. Nous sommes démographiquement stables depuis trente ans alors que dans le même temps la France gagne 11 millions d'habitants. C'est une vraie question qui ne date pas d'aujourd'hui. Donc on ne se développe plus et la vraie question est de savoir comment se re-développer>>.
Grande Région et espace central
Il ne fait donc pas de doute qu'il faut penser de façon local, mais la chose suffit-elle ? Que faisons-nous de tout ce qui nous entoure ? Oublie-t-on que le premier employeur privé mosellan est le Luxembourg ? Ici, Roger Cayzelle s'accorde à reconnaître que le tissu politique local ne se sent que peu concerné par l'apport de la Grande Région Sarlorlux. Il semble exister vis-à-vis de cet espace un grand accord mou qui a le don de décourager toutes les énergies. Il développe : <<A l'évidence, la Grande Région est l'une des principales pistes de la reconstruction lorraine et le Luxembourg voisin nous fournit de la richesse en matière d'emploi. Maintenant, comment fait-on de cela une vraie richesse partagée avec le Grand Duché, c'est là une question fondamentale. Aujourd'hui le concept semble complètement en panne>>.
Autre espace, non plus en reconstruction mais en émergence : l'espace lorrain central. Pour faire simple, cet espace central dont on parle depuis plus de 50 ans relie Nancy et Metz dans un axe nord-sud et Lesménils et le rond-point du "cheval blanc" non loin de l'aéroport régional de Louvigny dans une dimension est-ouest. Jean-Pierre Masseret, le président de région, y travaille avec ardeur. Le site de Chambley et le lac de Madine y rassemblent les espoirs de tous. C'est nécessaire, selon le président de la Lorraine afin de donner à la région une capitale "métropolistique" et une juste visibilité aux deux villes qui, sans cela, n'existent pas sur la carte européenne. Serait-ce, là aussi, une piste ? Roger Cayzelle fait une moue dubitative : <<Ce pourrait-être une piste mais faudrait-il encore en discuter !>>. Et il pointe là un défaut récurrent des hommes politiques qui, en toute bonne foi, s'engagent dans des stratégies sans les avoir faites valider par l'ensemble des acteurs locaux. Et le patron du CES d'ajouter : <<C'est une réflexion qu'il faut mener collectivement. On ne peut pas décréter à brûle-pourpoint qu'il va exister un espace entre les deux villes sans solliciter l'avis des deux villes. Il y à là un manque de structuration politique. Je rappelle au passage que la Lorraine est une des rares régions à ne pas avoir de Plan d'aménagement du territoire. Cela veut dire que l'on n'a jamais débattus ensemble de savoir comment on aménageait notre territoire>>.
Pré-programme ?
Il est vrai que l'on disposait, auparavant, de vallées très riches grâce aux mines et à la sidérurgie. Aujourd'hui, ces espaces de richesses ont disparues. Les nouveaux espaces de richesses se sont déplacés. Alors, aujourd'hui une question se pose : comment attirer de nouveaux entrepreneurs dans ce nouvel espace central créé ex nihilo pour eux alors, que dans le même temps, de nombreux espaces militaires se libèrent (Frescaty, casernes et terrains militaires…) et se trouvent souvent bien plus près des grands centres de vie régionaux ? Cela semble en effet compliqué tout autant que paradoxal. Mais pour en revenir au livre, est-ce que ce dernier sera une sorte de pré-programme puisqu'il sortira justement en amont des échéances électorales ? A cela, le président du CES réplique : <<Les réflexions contenues dans ce livre seront à la disposition de ceux qui veulent s'en servir. Pardon d'insister, mais il y a dans les réflexions du CES des analyses qui seront celles du redéploiement de notre région. Les élus feront se qu'ils voudront mais quant à moi je ne serais candidat à aucune échéance en 2010. Moi, je veux livrer les cinq ou six leviers sur lesquels il faut s'appuyer ensemble pour s'en sortir. En fait, il faut aussi les manœuvrer simultanément. Je veux livrer les pistes que la sphère politique mais aussi professionnelle qui se synthétisent au sein de notre assemblée, font apparaître au Conseil économique et social. La chose devient pressante>>.
Cet écrit sera donc utile aux élus, bien sûr, mais aussi aux décideurs et à tous ceux que l'avenir de la Lorraine concerne. Évidemment, les Lorrains seront les premiers concernés et il est à remarquer que les élus locaux, souvent trop facilement brocardés, sont décidément le bon reflet des Lorrains qui envoient leurs élus dans des batailles finalement très portés par nos concitoyens. En fait, nous avons biens les élus que l'on mérite et, par contre coup, la politique qu'ils appliquent. La chose est, semble-t-il, insuffisamment perçue dans le grand débat (ou déballage ?) régional. Ainsi, la vieille querelle Metz-Nancy n'est pas qu'une affaire de politique. La chose remonte à plus loin. Bref, les citoyens on souvent les mêmes défauts que les élus. Reste, au bout du compte la question de fond : la Lorraine est-elle une entité géographique cohérente ou un espace fait de 4 départements qui chacun regardent ailleurs ? Cette dernière question est sans doute la première qu'il faut se poser si nous désirons que cette région existe.
Jean-Pierre COUR